mercredi 28 mars 2012

Lao(s)tostop !







Mékong traversé, munis d'un visa de 30 jours, nous voilà arrivés au Laos, plus petit Etat de la péninsule indochinoise, enclavé entre Chine, Thaïlande, Vietnam, et Cambodge. Frontière naturelle entre Thaïlande et Laos, le Mékong est moins une séparation qu’un lien de continuité entre deux pays dont les histoires s’entremêlent, entre rivalité et lité. L'hégémonie de la Thaïlande au Laos, autrefois militaire et politique, désormais culturelle et économique, est palpable : le laotien qui ressemble fortement au thaï, la musique, la nourriture, la religion, la télévision... Et inversement le Laos déborde de ses frontières : dans l'Est de la Thaïlande, nombreux sont les gens qui parlent laotien et thaïlandais et descendent de populations laotiennes déplacées au gré des affrontements entre royaumes. Une occasion de se rendre compte de l'arbitraire des frontières, dont les tracés artificiels, sources de nombreux conflits dans la région, passent au-dessus des peuples. Mosaïque ethnique, le Laos n’est qu’à 54,6 % habité par des populations « lao », le reste étant des minorités ethniques, importantes notamment dans le Nord, près de la Chine. Cela ne signifie pas que le Laos n'ait pas une identité propre, qui se retrouve par exemple dans l'habillement traditionnel des femmes, dans sa volonté d’indépendance par rapport à ses grands voisins ou dans son art original.


Spécificité laotienne également : le stop y est beaucoup plus difficile qu’en Malaisie ou en Thaïlande, les deux pays où je l’avais pratiqué auparavant ! Face au dilemme de prendre ou ne pas prendre un bateau voguant pendant deux jours sur les eaux du Mékong, nous faisons le choix de rester fidèles au stop. L'idée d'une “croisière” est certes séduisante, mais coûteuse, et très touristique, ne correspondant au final pas vraiment à notre mode de voyage.

Ainsi, tournant le dos au Mékong, nous partons faire nos premiers kilomètres en stop. Les débuts sont compliqués, car les gens sont plus timides qu’en Thaïlande, fuyant presque le contact (ou alors nous sommes “affreux, sales et méchants”, autre possibilité !). Heureusement, après un défilé de véhicules ne s'arrêtant pas, un chauffeur thaï de poids lourd nous prend dans son camion, qui s'efforce vaillamment de gravir les petites routes vertigineuses. Les paysages sont sauvages, des grandes étendues montagneuses recouvertes de forêt dense, et les rares villages par lesquels nous passons sont faits d'habitations beaucoup plus modestes qu'en Thaïlande. Assurément, le Laos est un pays pauvre, par rapport à ses voisins thaïlandais et vietnamiens, nouveaux pays industrialisés, ou même à l’Indonésie. C’est là le résultat de l’Histoire, entre colonisation, guerre civile, guerre du Viêtnam et ses bombardements meurtriers, ainsi que la conséquence des errances du « socialisme » imposé après 1975, suivi d’une libéralisation économique aux bénéfices inégalement répartis.


Nord du Laos, tout près de la frontière chinoise... !

Notre ami chauffeur s'arrête pour la nuit dans un village, et propose de nous déposer un peu plus loin le lendemain. Nous acceptons avec plaisir son offre, étant juste un peu surpris par le manque d'hospitalité des gens du village dans lequel nous avons atterri : peu de conversations, nourriture très chère, pas de boisson chaude malgré le froid qui sévit, ni d'abri sommaire à nous offrir. Je réalise par la suite que ce que je prenais pour une évidence, l'hospitalité et la générosité des habitants locaux, n'est pas une règle générale, ce qui est au final totalement normal. En France les touristes ne sont pas accueillis avec enthousiasme et grands sourires, et à force de vivre dans une position privilégiée d'étrangère, femme et blanche en Indonésie, j'ai eu tendance à m'habituer à être servie et dorlotée, au centre de l'attention. Bon rappel à la réalité, à garder humilité et se méfier des clichés,  même si la nuit, glaciale, fut courte et que je suis contente de retrouver la cabine du camion vaguement chauffée.

Le chauffeur roule jusqu'en Chine, il nous dépose un peu avant la frontière, à un croisement. Encore une fois, l'accueil des villageois est indifférent, pas particulièrement cordial, ce qui est une remise en question pour moi, toujours en quête de rencontres et de sourires, et qui trouve pour la première fois porte fermée. Est-ce dû à la culture, aux mœurs locaux, ou alors à un rejet des touristes ? J'élimine la deuxième proposition, parce que nous sommes vraiment dans un endroit isolé, où les étrangers ne courent pas les rues, et nous avons bien peur de rester en rade, dans un cadre heureusement splendide.


Dans l'attente d'une improbable voiture, le temps d'admirer les paysages qui nous entourent

Dur de stopper les rares voitures qui passent (au moins leurs conducteurs nous adressent toujours un signe !), mais une voiture de Chinois en déplacement pour les affaires nous vient en aide. Ils sont très “chinois” (c'est à dire qu'ils correspondent pleinement aux nombreux stéréotypes que j'ai sur ce pays, que je devrais visiter un jour pour en avoir une vision dépouillée de préjugés) : pressés mais très gentils, drôles avec nous les étrangers, nouveaux riches contents de pouvoir faire usage de leur nouvelle voiture super puissante ou de leur appareil photo Leica haut de gamme. Nous déjeunons ensemble -du groin de porc, plus jamais !- à Oudom Sai, une ville du Nord du Laos qui pourrait être chinoise, et nous en restons là, nos places étant prises par d'autres businessmen chinois.


Le salut du Bouddha géant d'Oudom Sai, enclave chinoise en territoire laotien

Ce soir-là, nouvelle idée pour la nuit : chercher refuge dans un temple (après avoir pensé que les lieux de culte, chrétien, musulmans ou bouddhistes, étaient supposés être des lieux d’asiles pour les gens de passage, si on applique à la lettre les textes sacrés !). Le premier essai est un raté -pas facile d'expliquer en laotien qu'on souhaiterait planter la tente dans l'enceinte du temple, situation embarrassante ! La deuxième tentative est la bonne, nous sommes même logés dans une salle de classe pour novices, où nous passons la soirée à discuter avec l'un des professeurs, d'humeur bavarde. Nous avons un peu près le même âge, une vingtaine d'années, mais quelle différence entre nous ! Lui, 24 ans, une femme et un enfant, un mode de vie austère, un travail astreignant, peu de loisirs et pas de voyages ; nous, libres de bouger, sans contraintes, voyageurs privilégiés... Deux mondes qui entrent en contact, au hasard du voyage, et dont la rencontre et ses conséquences ne cessent de me questionner.

Le lendemain, réveil aux aurores avec le gong du monastère (changement par rapport à l'azan, -appel à la prière musulman), on repart dans le brouillard, loin, très loin du climat tropical de l'Indonésie ou de Bangkok, même la nourriture est différente... la Chine est proche ! Nous tentons le stop, encore et toujours, une heure passe, les voitures sont là, les sourires sont de retour, mais personne ne s'arrête.
Enfin, un pick-up bien rempli nous fait signe. A l'intérieur, un anglais parlant thaï et laotien parfaitement, assez rare, et deux laotiens, frère et sœur, la dernière étant enceinte de six mois. Ils reviennent d'une négociation avec des fermiers, des millions de tonnes de graines en jeu, impressionnante transaction. Leur voyage étant commercial, c'est l'occasion de parler business et économie au Laos. 


La rivière Mékong, "mère de tous les fleuves"...

... qui nous a accueillis sur ses rives !

Conclusion de notre conversation : 

Si les gens sont avec nous tout sourire, ce n'est pas le cas en affaire : corruption des officiels, manque total de fiabilité des partenaires commerciaux, voire même à l'intérieur du groupe, et grande violence qui éclate de manière sporadique. Sue, la femme enceinte, nous montre comme preuve les cicatrices des coups de poignards qu'elle a déjà reçus. On peut donc se faire tuer pour 10 $, à méditer... Eddy, l'Anglais, a lui une longue expérience dans la région en tant que conseiller pour le développement de projets agricoles financés par l'ONU, l'Europe, etc... Grâce à ses connaissances, nous en apprenons un peu plus sur le Laos.

Le pays, très pauvre, est en pleine croissance, mais celle-ci ne profite pas à tout le monde, et le niveau de développement est encore très bas, notamment en termes d’éducation. La croissance est due au fait que le Laos suscite des convoitises de la part de ses voisins, pour ses richesses naturelles (bois et minerais), son électricité, sa position charnière dans la péninsule indochinoise, … Le pays attire les investissements étrangers, notamment chinois, thaïlandais, et vietnamiens, aide extérieure qui finance 85 % des dépenses budgétaires d’investissement. Si cet apport financier est nécessaire pour moderniser les infrastructures du Laos (les routes, grande priorité d’après mon expérience !), il est aussi source de dépendance, et de corruption. Ainsi notre ami Eddy avait-il des difficultés à contourner l’inévitable pot de vin demandé par les autorités locales corrompues pour obtenir leur accord à la mise en place de ses projets.


Quelques traces de communisme à l'ancienne...

... dans la République "démocratique" et "populaire" du Laos

Le tourisme également est une source de revenus, avec plus d’un million d’individus  venant visiter le Laos chaque année. Reste à connaître les impacts socio-économiques de l’afflux de devises et de personnes étrangères, à long-terme… En sachant que l’agriculture reste toujours le secteur représentant la part la plus importante du PNB (47 %), et employant 71 % de la population. C’est donc là qu’il faut agir pour réduire la pauvreté, et non pas dans la construction de complexes touristiques ou d’autoroutes destinées aux poids lourds reliant Vietnam, Chine, et Thaïlande.

Demeure enfin la question de savoir si l’Etat est encore en mesure d’agir : la corruption gangrène le gouvernement,  qui sous une façade démocratique et socialiste cache une bande d’escrocs s’accaparant les richesses du pays. Ancien Etat communiste, le Laos a lui aussi subi la politique de la terreur, la collectivisation forcée et l’embrigadement idéologique. Si l’on parle de libéralisation aujourd’hui, c’est seulement dans sa dimension économique, car l’avènement du suffrage universel n’a pas apporté la démocratie espérée, et le règne du parti unique est toujours d’actualité. Avec des institutions politiques archaïques, corrompues et inefficientes, comment attirer les investissements, comment maintenir sur le long terme tout projet politique, social, économique, d’envergure ? Notre ami Eddy semble fortement désabusé, tout en n’abandonnant pas le combat. 


Les temples ou le bon plan pour planter sa tente


Au  milieu des montagnes, nous roulons (ou plutôt sautons) sur une piste de terre caillouteuse, car le goudron, de mauvaise qualité à cause de la corruption, ne tient pas ! On s'arrête en chemin pour manger, il y a à la carte du rat, des insectes et même du chien je crois, mais je n'ai pas très envie d'essayer...


Etape d'une journée, 500 km, du sport sur les routes laotiennes (bien pires que sur la photo !)


Le chemin continue de serpenter, superbe, jusqu'à Luang Prabang, petite ville touristique et sympathique, nichée entre le Mékong et la rivière Nam Khan. On y trouve un joli marché artisanal, et oh miracle, des baguettes, des crêpes et des croissants, mes premiers en Asie ! Seule influence positive, peut-être, du colonialisme français...
Autre point très positif : L'Etranger, une librairie café tenue par une canadienne, qui projette tous les soirs des films, et dans laquelle j'ai trouvé deux Fred Vargas, parfaits pour la route.Nous restons deux jours à Luang Prabang, les nuits y sont douces, surtout au bord du Mékong, le vélo facile, et le jonglage (enfin pas pour moi, je suis toujours aussi nulle), très chouette.


Vue sur le Mékong à Luang Prabang

Le plus difficile est d'en sortir car décidément, le Laos n'est pas le pays du stop ! Deux heures d'attente (à relativiser, car en Europe c'est un temps des plus normaux !), me voilà presque désespérée, mais patience, un père de famille s'arrête, il va à Vientiane, la capitale, à sept heures d'ici. Un trajet direct qui ne se refuse pas ! Notre conducteur roule à une vitesse hallucinante, nous faisons du 100 km/h sur des routes de montagne où tout le monde roule plus ou moins au milieu, pas très rassurant ! Je me retiens de jurer en français, je me promets de ne plus jamais me plaindre de la conduite de certain(e)s sur les routes des Hautes-Alpes, et attends la fin du voyage avec impatience, en priant très fort Sainte Rita et Saint Christophe, mes grands patrons désormais.

Minuit, nous voilà à Vientiane, capitale du Laos qui fait plutôt petite ville de province tranquille, presque endormie. Ce n'est certes pas l'heure idéale pour planter la tente, mais nous décidons de nous installer dans un grand parc, faute de mieux. La tente est montée, et je suis en train de me brosser les dents quand les flics débarquent, évidemment. Si d'habitude les policiers sont plutôt nos amis, ceux-ci ne sont pas très avenants, ce qui est plutôt normal : imaginez des gens camper Parc Monceau à Paris, ils ne seront pas accueillis à bras ouverts par des gentils policiers. Après leur avoir assuré que non, mon dentifrice ne contient aucune substance illicite, que mes comprimés de doliprane ne sont point de la cocaïne, nous obtenons le droit de déménager vers le terrain de sport d’à côté. Le réveil le lendemain est assez drôle, au milieu des sportifs du dimanche en train de s'exercer !

Les Champs-Elysées de Vientiane, avec une réplique dans le pur style colonialiste de l'Arc de Triomphe

Pas un rêve, des baguettes (presque vraies !)



En se baladant dans les rues de Vientiane, le jour suivant, nous ressentons fortement l'influence française, perceptible dans les petits ou grands détails : vendeurs de sandwichs, écriteaux en français, style architectural entre bâtiments coloniaux et arc de triomphe... Nous dormons dans un temple en reconstruction, au réveil nous avons droit à un sac de riz gluant, aumône faite aux moines, lors de leur quête tôt le matin. C’est avec ce saint encas dans le sac que nous prenons le bus pour échapper à la sortie hors de la capitale. Le temps d’apprécier l’ambiance folklo des bus laotiens, et nous voilà débarqués au milieu de nulle part, sur le bord de la route. Entre deux trajets en voiture, nous rencontrons des cyclistes allemand et canadien pédalant à travers toute l’Asie du Sud-Est, voyage qui fait rêver, encore faut-il être un vrai cyclo (ce n’est pas ce qui manque du côté de Besançon…)
Déjà la dernière nuit au Laos, dans un temple au bord du Mékong, et nous rentrons le lendemain en Thaïlande, en franchissant un « pont de l’amitié », un symbole de l’intégration régionale du Laos au sein de l’espace sud asiatique.

Vie tranquille à la mode laotienne

Une semaine, c’est bien-sûr trop peu pour découvrir un pays comme le Laos, où les habitants cachent derrière un sourire le fond de leurs pensées, peut-être parfois comme moi déconcertés par la vitesse à laquelle change leur pays, encore relativement épargné par la mondialisation

Une semaine seulement au Laos, pour nous laisser le temps de parcourir l’Est de la Thaïlande, dernière partie du voyage…









samedi 24 mars 2012

Sur la route de la Thaïlande, des royaume perdus du Siam aux montagnes du Nord


Debut janvier, déjà dix jours à Bangkok et ses environs, il est de temps de faire nos adieux à la capitale, à notre CouchSurfeur, et aux plaisirs de la vie citadine, provisoirement. Notre retour est prévu début fevrier, mon billet d’avion Bangkok-Medan fixant la date butoire au 5/02. En stop, sac au dos, presque un mois pour partir dans l’inconnu thaïlandais et revenir, la tête remplie d’images, de rencontres, de souvenirs…

Première étape, qui se fait exceptionnellement en train : Ayuthaya, une ancienne capitale qui a dominé le royaume du Siam de 1350 à 1760. Du prestige de la cité royale, seules demeurent les ruines des anciens édifices sacrés, autour desquels s'est agglomerée une ville moderne. Entourée (et menacée) par les eaux, Ayuthaya se visite à velo, une ballade de temples en palais qui permet d’admirer la beauté des monuments de briques oranges, que le temps n’a pas totalement détruits.

Au cas où on en aurait eu marre du stop… !

Vestiges de la splendeur passée d'Ayutthaya...


… il n’y a pas si longtemps sous les eaux !


                Après quelques hésitations, nous décidons de planter la tente dans ce site classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Heureusement, nul policier ne vient nous rendre visite pendant la nuit, et le petit déjeuner face aux temples est mémorable (avec délice suprême, de la crème de marrons francaise, vous en entendrez parler… !)

Un emplacement de tente quatre étoiles, n'est-ce pas ?

                Reprise de notre itinéraire le lendemain, et débuts pour moi du stop en Thaïlande ! Bien-sûr, comme en Malaisie, les gens ne connaissent ni le concept ni le mot d’auto-stop -pourtant écrit dans notre lexique anglo-thaï. La difficulté supplémentaire est que cette fois nous ne parlons pas un mot de la langue locale, et que notre pronociation thaï des noms de villes est plus qu’hasardeuse, pas pratique pour indiquer notre direction.

                Mais enfin, une voiture s’arrête. C’est le chef des bureau de poste de la région, de retour d’une réunion, il nous emmène déjeuner, nous dépose dans la prochaine ville, et nous donne une lettre de recommandation en thaï pour tous les facteurs de Thaïlande. Munis de ce laisser-passer, nous rencontrons ensuite un couple d’une gentillesse extrême, avec qui le contact passe très bien, l’anglais moins !
                Ils vont a Sukothaï, une ville plus au Nord, ancien royaume également, et nous décidons de les suivre, jusqu'à leur maison où ils nous invitent pour la nuit. Une fois toute la famille réunie, le festin commence : une assiette géante de riz pour chacun, à agrémenter avec des mets différents (j’ai prié très fort Ste Rita pour qu’il n y ait pas de chien) ; avec l'obligation de finir son assiette pour faire honneur a la générosité de nos hôtes. Rassasiés, nous nous allongeons tous dans le salon, ayant été reconnus comme membres officiels de la famille avant qu'on procède au couchage collectif. Réveil aux aurores le lendemain suivi des adieux à nos nouveaux amis, qui nous conduisent une dernière fois, jusqu'à  l’entrée du parc de Sukothaï, où se trouvent les ruines d’un royaume antérieur a Ayuthaya, ayant dominé la Thaïlande de 1200 à 1350.

Notre première "famille d’accueil"
Bien-sûr, vous n’aurez pas loupe le portrait du roi !


                Nous partons à la journée visiter le site, remarquablement bien entretenu, et profiter des sentiers ombragés. Le soir venu, nous plantons à nouveau notre tente à côté des temples. Seul petit changement pour pimenter la nuit : la crème de marron de la veille a laissé des traces sur les duvets, et les fourmis viennent en masse s’en régaler, ce qui nous force à lever le camp dans l’obscurité, loin des petites bêtes.

Sukothai...
... et ses Bouddhas éternels

Les éléphants, autre symbole typiquement „thaï


                La route continue, passant via des chemins detournés par Kamphaeng Phet, une ville beaucoup moins touristique mais tout aussi intéressante que Sukothaï, jusqu’à Tak (non, pas taxi, TAK, on fait du STOP, grand moment de communication interculturelle en thaï !).

Lors d’une pause “thé orange fluo hyper sucré hyper étrange”,  en direction du Nord-Ouest


                Nous atteignons Mae Sot le lendemain, une ville près de la frontière birmane. Cette bourgade qui somnole sous un soleil écrasant n'a rien de particulier, si ce n’est une population à la mixite ethnique inédite : Birmans, Chinois, Karen, Hmong, Thai, Indiens, sans compter tous les “UN people”, les étrangers membres des ONG reliées au traffic humain incessant généré par la frontière. C’est l’un d’eux,Chris, un Américain qui vit ici avec sa femme depuis cinq ans, qui nous accueille. Nous retrouvons avec plaisir matelas et salle de bain, et surtout Chris partage avec nous son expérience de travailleur humanitaire en contact direct avec les immigrants illégaux birmans. Ceux-ci n’ont pas de staut de refugié officiellement reconnu par la Thaïlande, qui n'est pas signataire de la Convention de l’ONU de 1951 sur le sujet. Le plus grand camp de refugiés de l’Asie du Sud-Est est situé à proximité de Mae Sot, une ville à part entière, avec ses hôpitaux, ses écoles, …, entourée de check-points. Sentiment étrange, choquant, que de comparer notre liberté de mouvement à celle des clandestins birmans, qui venus ici pour échapper au pire, se retrouvent cloîtrés dans un camp pour une durée incertaine.

Intéressants specimens sur le marché de Mae Sot, près de la frontiere birmane


                Nous poursuivons la route, toujours superbe, qui longe la frontière naturelle avec la Birmanie, une simple rivière aux rives parsemées de mines. Petit détour par une grotte, et on arrive le soir au beau milieu de nulle part, c’est-à-dire a l’entrée d’un parc naturel, où toutes les échoppes et boui-bouis du hameau ferment a sept heures. Soit ! Pas désespérés pour autant, nous rendons visites au chef de police du canton, au départ pour se renseigner sur la possibilité de planter la tente, au final pour se voir offrir un toit pour la nuit ! Ce n’est pas de refus, car il fait froid, le temps et les paysages font plus penser à un splendide automne dans les Hautes-Alpes qu’à la chaleur humide à laquelle Bangkok nous avait habitués. Drôle d’expérience que de passer la nuit au milieu des uniformes policiers –il y a même un pistolet sous le lit ! 

Petite escapade jusqu’à une grotte cachée dans la montagne


Départ à pied le matin suivant, nous marchons dans un cadre montagnard magnifique, les Alpes avec des rizieres et des troupeaux de buffles en plus. Enfin, une voiture passe et s’arrête. Hasard qui fait bien les choses, c’est une famille franco-thaïlandaise en vacances, avec laquelle nous passons 4 heures à faire 60 km, tant les routes sont sinueuses. 

Pas besoin d’avoir de la place pour nous emmener, c’est la générosité qui compte !


Nous laissons nos compagnons de route pour continuer droit au nord, à l’arrière d’un pick-up prenant les virages à grande vitesse, Europapark version cheap, avec la magie des paysages. Arrivés a Mae Hong Son, notre étape pour la nuit, je suis le témoin bien involontaire d’un drame. Une femme franco-thaïlandaise abandonnée par son mari français, qui a également emmené ses enfants, me demande de lui venir en aide, en contactant l’ambassade de France et la mairie de Villejuif, sa ville en métropole. Comment elle est arrivée dans ce café internet, si ses propos sont vrais, je n’en sais rien… mais ils me font forte impression, et je tente de l’aider avec mes maigres moyens, réalisant que son histoire n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’exploitation des femmes dans ce pays, notamment par les Occidentaux en quête de sexe et de mariage faciles.

Rizières au milieu des forêts, haut dans le Nord


                Après cet épisode qui m’a révulsé, il nous faut repartir. Ce sont surtout des pick-ups qui nous emmènent loin dans les montagnes couvertes de forêts sauvages, je fais la sieste au soleil en tâchant d'oublier les accoups trop nombreux de la route. Nous avons la chance de trouver un conducteur qui va jusqu’à Chiang Maï, la grande ville touristique du Nord où nous accueillent Andi et Susan, des CouchSurfeurs américains debarqués en Thaïlande il y a un mois et demi pour échapper à leur vie trop rangée et monotone du Texas. En leur compagnie, nous visitons la ville, entourée d’anciennes murailles, très agréable à parcourir à pied, et bien fournie en parcs et  librairies pour voyageurs … Il y a même une mosquée -loin de l’Indo, l’appel à la prière quotidien commence à me manquer ! Nous avons même droit à une rencontre surprise avec la reine de Thaïlande, qui se rend en visite privée dans une bibliothèque au moment où nous ressortons d’un magasin de journaux, curieuse coïncidence que nous n’avons pas pu immortaliser, les photos de sa majesté étant interdites. Pour info, elle est quand même beaucoup plus classe qu’Elizabeth II, on sent que l'adoration du peuple thaïlandais nourrit son aura !


 Même le bonhomme Michelin se met à la mode du “Wai” thaïlandais, à Chiang Mai

Moines en train de se recueillr à Chiang Raï 

En cas de petite faim sur la route, snacks thaïlandais !


                Après quatre jours de rythme citadin, retour au voyage, toujours en direction du Nord, et de la frontière avec le Laos ! En chemin nous rencontrons une femme specialiste des éléphants en danger de Thaïlande, un vieux touriste Suisse qui nous donne 200 bahts/4 euros -soit disant pour que mon ami prenne soin de moi, ah ah, vive le féminisme !, un couple américo-thaïlandais qui fait une visite “au pays”, très méfiant des terroristes musulmans et de la mafia russe qui sévissent en Thaïlande (ah bon ?), puis un Thaïlandais danois qui s'il fait très étranger avec ses 190 cm de hauteur nous parle anglais avec un accent thaï, sacrée identité !


Première rencontre avec le Mékong


                Enfin, nous voilà près du Mékong, au lieu-dit du “Triangle d’or”, à la croisée des chemins entre Birmanie, Laos et Thaïlande, endroit très fréquenté tant par les touristes que les amateurs de drogues.  Longeant le fleuve, nous arrivons le soir à la ville-frontière d’où nous souhaitons basculer au Laos. C’est un devoué officier de marine patrouillant sur le Mékong qui nous y dépose, après nous avoir auparavant emmené dans la maison de son père.  Ayant travaillé pour les Americains lors de la guerre du Vietnam, ce vieux monsieur parle paradoxalement mieux anglais que son fils, pourtant très fan des tubes anglo-saxons du moment du type Justin Bieber ou Kiss me... parfaits pour mettre l'ambiance dans la voiture !
Apres avoir campé, bien emmitouflés, sur le rivage thaïlandais du Mékong, nous traversons le fleuve en bateau, et sitôt munis de nos visas pour le Laos, partons a la découverte de ce nouveau pays…
Ce qui mérite un nouvel article !

Vue sur les collines, chez l’un de nos hôtes




mardi 20 mars 2012

Panti Ibadah Bunda en images



Panti Ibadah Bunda, c'est une grande maison dans l'ouest de Yogya qui accueille des enfants et des adolescents en situation familiale fragile, majoritairement des garçons. Ils leur manquent parfois un parent, parfois les deux, et leur famille n’est plus en mesure de subvenir a leur éducation. C’est donc à Yogyakarta qu’ils commencent ou poursuivent leurs études, accueillis par Ibu Anti, une dame d’une génerosité sans fin, qui travaille à l’office du tourisme, où elle accueille les touristes français -son numéro est même dans le guide du Routard. Elle consacre le reste de son temps à ses “enfants”, une petite trentaine de “frères” et “soeurs” au total, entre dix et vingt ans.



Première rencontre !



En septembre, entre indo-hollando-franco-hispano-polonais !



J’ai eu la chance de faire leur rencontre au début du mois de septembre, et de pouvoir revenir, accompagnée le plus souvent par des amis (un grand merci à Maïlis, toujours au rendez-vous !)
Au fil des visites, de la progression de nos échanges en anglais-indonésien (ponctués de quelques bribes d’allemand, de suédois, d’espagnol, de polonaise et de français), des liens forts se sont noués. Présentations des débuts, jeux, chants (des vrais pros de la guitare !), débats sur l’Islam ou la culture “chrétienne” en Europe, simples conversations… des moments précieux dans mon quotidien à Jogja, qui se sont momentanément arrêtés à cause des mes voyages, mais que j’espère pouvoir retrouver bientôt !





Images en vrac de la  dernière visite, animée :





























jeudi 1 mars 2012

Bangkok' paradoxes !



Les surprises de Noël à Bali n’étaient en fait que le prologue du grand voyage de ce début d’année, un mois et des poussières en Thaïlande, avec pour finir une semaine dans le nord de Sumatra, l’idée étant de voyager le plus possible en stop, avec un hébergement fait de camping sauvage ou de Couchsurfing, site d'hospitalité on line !

J’ai donc debarqué à Bangkok un 28 décembre au soir, sans vraiment savoir où aller ni dormir, ce qui m’a decidée à aller à un meeting Couchsurfing, vaste reunion de voyageurs aux profils variés dont certains habitent à Bangkok, d’où l’intérêt ! Par chance, j’ai rencontré Toom, un Thaïlandais doctor honoris causa en accueil de l'étranger, qui a transformé sa maison en auberge espagnole pour la bonne cause… De la place pour une étudiante française, bientôt rejointe par une deuxième ? Toujours ! Au final, j'ai eu droit à un lit pour plus d’une semaine, attendant un ami pour partir vadrouiller dans les hauteurs du pays thaïlandais… ce qui n’était pas de trop pour découvrir les paradoxes de Bangkok, et accessoirement bosser pour la fac et Sciences Po !

Dès mon premier soir à Bangkok, en sortant de l’aéroport sac au dos, j'ai eu l’impression de redevenir petite fille, découvrant Paris… cette fois perdue dans la capitale thaïlandaise, ébahie dans le metro par tous ces gratte-ciels étincellants, ces Thaïlandais chics et trendy, habillés court, beaucoup plus court qu’en Indonésie !Première rencontre mémorable avec cette ville tentaculaire de 7,7 millions d’habitants, où s’attirent les contraires : palais vs tours géantes, marchés traditionnels vs centres commerciaux immenses, moines bouddhistes vs ladyboys et jeunes Thaïlandais delurés !

Le Bouddha géant du temple de Wat Pho 


Broderies de Birmanie
Esprit dans son jardin

Par rapport à l’Indonésie, Bangkok m’a semblé beaucoup plus occidentalisé, un peu comme Jakarta, mais une version beaucoup plus agréable à vivre ! Plutôt que de s’arrêter a Khao San, ghetto des “backpackers” qui fait écho aux pièges à touristes de Bali, il faut découvrir Bangkok depuis sa périphérie, beaucoup moins visitée et socialement plus intéressante, jusqu'au centre historique, où se concentrent les monuments historiques, superbes.


      Les guides de voyages formatés, une conséquence du tourisme à grande échelle...                                                                                                   
Besoin de faux papiers ?

Le centre de la ville moderne se situe à Siam Square, une station de métro entourée par des malls qui s’enchaînent les uns aux autres, affichant un étalage de luxe, de profusion et de gaspillage assez déroutant, quand on pense au niveau de vie des campagnes et aux images des inondations de novembre.





Bangkok du côté de Siam Square


Le shopping apparaît comme le passe-temps favori des Thaïlandais (des Sud-Asiatiques en général, en Indonésie aussi...), au vu du nombre de centres commerciaux qu’il y a au km² dans chaque quartier, même les moins favorisés. On y trouve tout, plaisirs de la bouche, cinémas, piscines, massages, banques, fringues… Une belle definition grandeur nature de la societé de consommation, qui transforme les malls en lieux de vie artificiels.


Mall by night





La “modernité” de Bangkok, ce sont aussi les grandes artères bondées aux heures de pointe, les taxis qui défilent -sans s’arrêter, communication difficile entre les chauffeurs qui ne parlent pas anglais et nous pas thaïlandais !, le cinéma américain côtoyant les têtes d'affiche thaïlandaises, le style dandy/girly dans le métro, et les ladyboys, institution dans le pays. Il fait également bon d’être gay en Thaïlande, particulièrement à Bangkok, et ce climat de tolérance change de l’Indonésie, où la culture musulmane est particulièrement intransigeante vis-à-vis de l'homesexualité ou du transgenre. Néanmoins, cet aspect positif de la societé thaïlandaise a aussi son revers, car cette réputation favorise le tourisme sexuel, développé au point de devenir une véritable industrie dans le pays.


Ville de la démesure, des extrêmes, Bangkok est aussi la ville des révolutions puisque c’est dans la capitale qu'ont eu lieu les derniers troubles du printemps 2010 opposant les “chemises rouges”, qui soutiennent l'ex-premier ministre Thaksin, aux forces des “chemises jaunes”, pro-gouvernementales. Ici se dessine une fracture dans la société thaïlandaise entre classes populaires, rurales et élite urbaine, que le consensus autour du bouddhisme et de la royauté ne parvient plus à résorber.

Pour autant, l’institution monarchique reste inébranlable : on peut voir un peu partout dans les rues des portraits géants du roi et de la reine, et l’effigie royale n 'est jamais bien loin : sur les pièces de monnaie, les drapeaux jaunes, les calendriers, les bijoux,… Les Thaïlandais aiment leur roi et ils le proclament haut et fort ! D’ailleurs, dire le contraire est passible de prison, le crime de lèse-majesté étant pris très au serieux par la justice thaïlandaise, qui peut condamner jusqu'à quinze ans de prison pour diffamation sur la personne royale.

Le Grand Palais...
... et ses miniatures en peinture !

Les Goliaths du palais !






Cette ferveur dure depuis longtemps, car Rama IX, connu sous le nom de Bhumebol Adulyadej, règne en Thaïlande depuis soixante ans. Mon ami Toom n’a connu que lui depuis sa naissance et le vénère, ayant presque les larmes aux yeux quand j'ai eu le malheur d'évoquer le grand âge de sa majesté, 84 ans, et sa succession prochaine. Il faut croire que la monarchie est bien enseignée à l’école et dans la societé, ou pour être plus franche, que l’embrigadement des esprits est ici monnaie courante. 


Quelques exemples pour illustrer mes propos : 
 
Nous sommes en train de nous promener dans un parc avec mon amie Maïna. Autour de nous, des gens s’agitent, courent ou font de la gymnastique. Soudain des hauts parleurs commencent à crachoter une musique étrange, et tout le monde s’arrête, au même moment, une scène digne d’un film de science-fiction. Nous ne comprenons rien, mais nous nous arrêtons aussi, prises au dépourvu ! Quand la musique s’achève -en fait l'hymne royal, chacun reprend son activité, l’air de rien. 

Le même jour, un peu plus tard, nous allons au cinéma. Bandes-annonces, pubs… rien de bien particulier, jusqu’à ce que tout à coup l’image du roi apparaisse à l’écran. Aussitôt, tous les spectateurs se lèvent d’un seul homme, et regardent sagement défiler les images du roi aidant les pauvres, rendant visite aux travailleurs, etc…


D’après mes amis thaïlandais, le roi a beaucoup fait pour son pays, ce qui explique la haute estime dont il bénéficie. Mais, malgré tout son dévouement, sa majesté reste quand même le dirigeant le plus riche du monde, avec une fortune s’élevant à 23 milliards d’euros. Une bonne resolution pour 2012 serait peut-être de partager un peu de ce pactole avec le peuple, et de réduire les inégalités entre villes et campagnes ?

Campagnes que nous sommes partis ensuite explorer pendant quelques semaines, loin du vacarme étourdissant de Bangkok, à lire dans un prochain article...



Version thaïlandaise du kaki lima indonésien
Crabes et autres crustacés du marché flottant, miam !

Dessert traditionnel, coco/oignon, c’est beau et bon !

Dignes de nos boîtes à sardines !

Un dernier Bouddha pour finir...